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Stéphanie Hoareau : " ...remettre en question l'image et ce qu'elle raconte de notre propre histoire... "

il y a 7 heures
5 min de lecture

En 2017, Stéphanie découvre 400 clichés familiaux - des repas, des sorties et des fêtes familiales -des images qui lui semblent à la fois familières et étrangères. Ces photos deviennent alors un matériel inestimable qui vont lui permettre de commencer une véritable exploration de paysages mémoriels. Avec 12 La Galerie à Drawing Now Paris en mars 2026, elle présente par exemple un ensemble de dessins sur feuille en céramique. Aujourd'hui avec Remise en Je, elle poursuit cette recherche pour l'élargir encore davantage.


REMISE EN JE

12 La Galerie, du 30 octobre au 28 novembre 2026

Commissariat : Clément Striano



Photo : Lindoustrie - 2026
Photo : Lindoustrie - 2026

Pourquoi Remise en Je ?


Il est toujours difficile de résumer en un ou deux mots son travail quand on a le nez dedans… C’est avant tout une idée de Julie Crenn, la curatrice qui a écrit le texte de présentation de l’exposition. Ce titre fait référence à l'enfance, au jeu, mais également à une forme de remise en question de l'image et de ce qu'elle raconte de notre propre histoire.

Cette exposition prend sa source dans la découverte de photographies familiales anciennes. Certaines me représentent enfant, d'autres montrent des personnes, des lieux ou des situations dont je ne conserve aucun souvenir ; ou antérieur à mon existence. Ces images appartiennent pourtant à mon histoire. Elles constituent des traces d'un passé qui m'est à la fois familier et étranger.

La photographie semble nous apporter une preuve de ce qui a existé, mais elle ne restitue ni les sensations, ni les émotions, ni la manière dont nous avons vécu un événement. Il existe souvent un décalage entre l'image et ce que notre mémoire en conserve. À travers cette exposition, je cherche à remettre ces images en jeu, à les déplacer, à les transformer pour leur donner une autre existence. C'est aussi une manière de questionner ma propre construction, à partir de souvenirs parfois incertains, parfois imaginés.


Julie Crenn dit que ta recherche est aussi intime que collective. Pourquoi selon toi ?


Mon travail prend effectivement racine dans une histoire personnelle, à partir de mes propres archives. Mais ce qui m'intéresse dans ces photographies dépasse largement leur dimension autobiographique.

Je pense que nous entretenons tous un rapport assez similaire à ces archives. Nous possédons des photographies de personnes que nous n'avons pas connues, de situations dont nous ne nous souvenons plus, ou même de nous-mêmes à des âges où nous n'avions pas encore conscience de notre propre existence. C'est précisément là que l'intime rejoint le collectif. Même si les personnes représentées appartiennent à mon histoire, les situations, les attitudes et les émotions qu'elles suggèrent peuvent faire écho à celles des autres.

Mes choix plastiques participent aussi à cette ouverture. En altérant, en fragmentant ou en réinterprétant les images, je les éloigne de leur fonction documentaire. Elles cessent progressivement d'appartenir à une seule histoire et deviennent des espaces dans lesquels chacun peut projeter sa propre mémoire, ses propres expériences.


Ce qui m'intéresse n'est pas tant ce que la photographie nous montre que ce qu'elle ne peut pas nous raconter

Tu présentes une série de dessins, inspirés de photos de famille que tu retravailles. Quel décalage fais-tu apparaître entre ces photos et tes dessins ? Avec quel objectif ?


Ce qui m'intéresse avant tout, c'est le décalage entre la réalité photographique et la réalité du ressenti. Une photographie enregistre un instant, mais elle ne nous dit finalement que très peu de choses sur ce qui a été vécu. Elle ne raconte pas nécessairement ce qui précède ou ce qui suit, et encore moins ce qui se passe intérieurement. Je ne cherche donc pas à les reproduire fidèlement l’image. Je la considère plutôt comme un point de départ, une matière plastique interprétable à souhait.

Le dessin me permet d'intervenir sur cette réalité apparente. Je peux isoler un personnage, modifier une situation, faire disparaître certains éléments ou au contraire en faire surgir d'autres. Ces transformations introduisent une part d'imaginaire et de subjectivité dans une image qui semblait, au départ, témoigner d'un fait réel.

Il y a aussi une dimension importante liée au temps. Le dessin ou la peinture sont des processus lents dans ma pratique, ce qui m'oblige à observer longuement les photographies, à m'attarder sur des détails parfois insignifiants. Ce processus me permet ainsi de partager du temps avec ces personnes, de me projeter dans ces situations même si cela n’a jamais existé, l'acte de création le rend possible.

Finalement, ce qui m'intéresse n'est pas tant ce que la photographie nous montre que ce qu'elle ne peut pas nous raconter.


En dehors de ces dessins, le public découvrira également des sculptures et des toiles. Pourquoi ces différents médiums ? Certaines choses s'expriment-elles mieux par la sculpture, le dessin ou la peinture ?


Je n'envisage pas le dessin, la peinture et la sculpture comme des pratiques séparées, mais plutôt comme différentes manières d'explorer une même question. Le dessin occupe une place centrale dans mon travail. Il permet de faire apparaître, de transformer ou parfois d'effacer une image. La peinture introduit un autre rapport à la matière, à la couleur et à l'illusion. Quant à la sculpture, elle permet de faire sortir certaines images de leur espace d'origine pour leur donner une présence physique.

Dans cette exposition, le jeu constitue un fil conducteur important entre ces différentes propositions. Le jeu est fondamental dans le développement de l'enfant. Il lui permet d'apprendre, d'expérimenter, d'inventer des situations et de transformer le monde qui l'entoure. Un objet très simple peut devenir le support d'un univers imaginaire extrêmement riche.


L'enfant procède finalement de manière assez semblable lorsqu'il joue. Il invente des mondes, transforme les objets et matérialise ses propres fictions à travers ses gestes.

Je suis particulièrement sensible à cette capacité qu'ont les enfants à inventer sans se préoccuper des limites du réel. En tant qu'artiste et adulte, je crois que l'on cherche souvent à retrouver quelque chose de cette liberté, de cette spontanéité, de cet imaginaire qui semble pouvoir tout rendre possible.

Les peintures réalisées à partir de photographies familiales évoquent notamment ces instants de l'enfance. J'y conserve les accidents photographiques, les flous, les déchirures ou les altérations du temps, que je reproduis par la peinture. Ce qui pourrait apparaître comme un défaut devient alors une composante essentielle.

Les sculptures de bras d'enfants prolongent cette réflexion autrement. Elles font surgir dans l'espace des gestes liés au jeu, à la découverte et à l'émerveillement. La main m'intéresse particulièrement en tant que prolongement de la pensée, comme ce lieu où l'imaginaire prend corps. Léonard de Vinci considérait la peinture comme une cosa mentale, une chose de l'esprit, le geste suit. Cette idée résonne profondément avec ma pratique du dessin, qui naît d'abord d'une intention mentale avant de se traduire par un geste physique. Mais ce mouvement n'est pas à sens unique : la main explore, hésite, découvre, et le geste vient à son tour nourrir la pensée. L'enfant procède finalement de manière assez semblable lorsqu'il joue. Il invente des mondes, transforme les objets et matérialise ses propres fictions à travers ses gestes. L'artiste et l'enfant partagent ainsi cette capacité à donner une forme sensible à ce qui n'existait, jusque-là, que dans leur imaginaire. Dans ces sculptures, le corps est fragmenté, mais la main conserve toute sa puissance d'évocation : elle devient à la fois le prolongement d'une pensée et le point de départ d'une histoire à inventer.

L'enfant joue pour donner forme à son imaginaire, l'artiste crée pour ne jamais perdre cette faculté.



Photos : Lindoustrie - 2026



Remise en JE

Stéphanie Hoareau

du 30 octobre au 28 novembre 2026


> Vernissage le vendredi 30 octobre

de 18H à 20h


12 La Galerie : 12 rue Sainte-Marie, 97400 Saint-Denis

Tous les samedis de 11h à 18h, le reste de la semaine sur RDV (12lagalerie@constellation.re)




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